Gates parle de l’agriculture durable, Agit-il en conséquence?
Bill Gates, coprésident de la Fondation Bill & Melinda Gates, a prononcé son premier grand discours sur le développement agricole la semaine dernière lors du Symposium du Prix mondial de l'alimentation (World Food Prize en anglais) qui a eu lieu à Des Moines, Iowa. Le prix est décerné annuellement à des personnes ayant contribué au développement des biotechnologies dans l’agriculture. La fondation de M. Gates est à la tête du lancement d’une « nouvelle révolution verte » en Afrique.
Non loin de là, à la Conférence annuelle de la Coalition Communautaire pour la Sécurité Alimentaire (CFSC), le premier Prix pour la Souveraineté Alimentaire fut présenté au mouvement international de paysans Vía Campesina. Avec 148 organisations membres dans 69 pays, Vía Campesina défend un modèle d'agriculture paysanne et familiale basée sur la production durable. Les deux prix parallèles furent un symbole approprié pour deux visions opposées de notre système alimentaire mondial: L'un conçu dans les laboratoires et centré sur les marchés mondiaux, et l'autre cultivé dans les champs, axé sur les besoins des communautés locales.
Le discours de M. Gates a toutefois souligné certains changements encourageant dans l'évolution de l'approche de la Fondation Gates en Afrique. Par exemple, la décision de la Fondation d’enfin prendre au sérieux l'agriculture durable est potentiellement avantageuse pour les petits producteurs qui alimentent déjà le continent, en grande partie grâce à des méthodes biologiques:
C'est pourquoi notre fondation travaille en étroite collaboration avec des groupes d'agriculteurs locaux. Et c'est pourquoi nous sommes une des principales sources de financement d'approches durables comme l'agriculture sans labour, la récolte des eaux pluviales, l'irrigation goutte-à-goutte, et la fixation biologique de l'azote.
La Fondation Gates doit être félicité pour avoir répondu aux critiques généralisées de son approche agro-industrielle. Néanmoins, l'appui continu de l'agro-industrie, qui dépasse de loin le financement de l'agriculture durable, continue de menacer l'autonomie et l'autosuffisance des agriculteurs. Travis English, chercheur à l'Alliance Communautaire pour la Justice Mondial (CAGJ), a pu lier l'Alliance pour une Révolution Verte en Afrique (AGRA)—une initiative dirigée par la Fondation Gates—à au moins 100 millions de dollars en subventions liés à la compagnie géante de semences transgéniques Monsanto. Au Kenya, où un grand nombre de subventions de l’AGRA sont concentrées, 79% portent sur la biotechnologie, a trouvé English (voir graphique). Ainsi, alors que nous admirons que la Fondation Gates ait reconnu les avantages de l'agriculture durable, elle reste fortement impliquée dans la poussée pour une restructuration de l’Afrique rurale favorable aux entreprises : la soi-disant Révolution Verte. L'objectif principal de ce mouvement est avant toute chose la commercialisation de l'agriculture africaine. Que ce soit représenté—soit cyniquement ou sincèrement—comme un moyen d'aider les agriculteurs et nourrir les affamés, le profit (souvent appelé «croissance économique») est le but principal.
À son crédit, Gates a reconnu les dommages environnementaux et sociaux occasionnés par la première révolution verte des années 1950 et 1960:
De nombreuses voix se sont élevées avec raison pour défendre l'environnement contre certaines exagérations de la révolution verte initiale tel l'usage excessif d'engrais et de systèmes d'irrigation. Ils mettent en garde contre une concentration des terres qui pourrait évincer les petits agriculteurs. Ces points sont importants, et ils permettent de souligner un fait crucial: la prochaine révolution verte doit être plus verte que la première.
Il est peu probable que la nouvelle Révolution Verte sera "plus verte" que la dernière avec une stratégie basée sur la promotion des semences OGM lesquelles vont main dans la main avec les intrants chimiques. Joe DeVries, directeur du Programme de l'AGRA pour les Systèmes de Semences Africains (PASS), le dit clairement : "les nouvelles variétés de cultures sont le moteur de la croissance pour la révolution verte en Afrique. Sans l'utilisation appropriée des engrais et l'adoption de semences améliorées, les paysans ne seront pas en mesure de produire les rendements nécessaires pour transformer l’agriculture paysanne." M. Gates lui-même part du principe que les paysans sont sous-productifs, et de plus, qu'ils sont de piètres gardiens de leur environnement:
Lorsque la productivité est trop faible, les paysans commencent à exploiter les terres de pâturage, de déboiser les forêts, d’utiliser toutes les superficies en leur pouvoir pour cultiver des aliments. Lorsque la productivité est élevée, ils peuvent cultiver sur moins de terres.
Il est généralement reconnu que, bien que les petits agriculteurs puissent devenir des agents de déforestation, leur comportement est guidé par une combinaison complexe de causes structurelles comme le déplacement par les conflits armés, par les méga-projets de développement, ou l’accaparement des terres. Bien que la « productivité faible » dans certains cas puisse motiver des pratiques destructrices, il est plus probable qu’elles soient causées par un manque de terre que par un manque de technologies «modernes».
En fait, les petits agriculteurs sont déjà plus productifs sur moins de superficie, parce qu'ils n'ont pas d'autre choix que d’exploiter toute la terre qu’ils ont. Ce sont plutôt les grands propriétaires qui tiennent souvent d’énormes surfaces inexploitées ou sous-utilisées. En outre, les systèmes d'agriculture paysans, qui sont généralement plus diversifiés, produisent des rendements supérieurs par hectare que les monocultures (Voir Rosset. "Sur les avantages des petites fermes" [anglais] Food First Backgrounder, hiver 1999). Autrement dit, les petits agriculteurs sont abondamment productifs sans avoir besoin de semences transgéniques ou d’engrais chimiques. Ce qu’il leur faut, c’est plus de terres, et des terres de meilleure qualité. Ils ont aussi besoin qu’on appuie les systèmes de production qu'ils ont déjà: ceux qui les ont soutenus à travers des décennies d’indifférence par les agences de développement ; les systèmes de connaissances et les méthodes agro-écologiques qui ont rarement, sinon jamais, bénéficié d'aucune forme de subvention.
Gates omet aussi de mentionner les risques sanitaires associé à la consommation des cultures génétiquement modifiés (GM). Un livre récent de Jeffrey Smith compile les résultats de 65 études scientifiques qui ont documenté ces risques. Les animaux de laboratoire testés avec des aliments GM dans ces études ont démontré un large éventail de maladies, y compris un retard de croissance, une détérioration du système immunitaire, un saignement de l’estomac, des cellules anormales et potentiellement précancéreuses, des troubles de développement de cellules sanguines, des reins enflammés, des cerveaux moins développés, une augmentation des taux de mortalité et un taux supérieur de mortalité des progénitures.
Néanmoins, Gates insiste que la véritable menace pour les petits agriculteurs est le «différend idéologique» entre «une approche technologique qui augmente la productivité" d'un côté et "une approche environnementale qui favorise la durabilité» de l'autre:
La productivité ou la durabilité – ils disent que vous avez à choisir. C'est un faux choix, et il est dangereux pour le terrain. Il bloque des avances importantes. Il alimente l'hostilité parmi les personnes qui ont besoin de travailler ensemble. Et il rend difficile le lancement d’un programme complet pour aider les agriculteurs pauvres.
En fait, il n'y a pas de différend idéologique entre la productivité et la durabilité. Au contraire, il y a une différence politique entre deux modèles de développement contradictoire. Cette différence ne doit pas être considérée comme «hostile», mais comme une expression positive de débat démocratique. Food First est entièrement d'accord avec M. Gates que le développement rural « doit être guidé par les petits fermiers, adapté aux situations locales, et durable au point de vue économique et environnemental. » Nous espérons que cette position éclairée indique la volonté de la Fondation Gates à s'engager plus activement dans un débat transparent sur ce que cela signifie, et sur la meilleure façon de le réaliser.
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